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Fictions et variétés

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Cheminement du travail, de la réflexion sur un artiste à l'écriture d'une fiction ou d'un ouvrage autobiographique, du bilan d'un voyage à l'écriture d'un récit, d'une fiction ou d'une pièce, de l'écriture d'une pièce à sa mise en scène...Deux sites en relation directe avec ce blog : http://www.atelier-expression-artistique.com (théâtre et mise en scène), http://www.ericbertrand.fr (livres chez Aléas et Ellipses). 

 

 

30 décembre 2016 5 30 /12 /décembre /2016 09:41

« Poissons morts, qui descendez le cours des fleuves, poissons morts… »  

             Tu sortais à peine de la lecture de Saint-Exupéry : « On n’hérite pas la terre de nos ancêtres, ils nous la prêtent pour que nous la préparions à nos enfants » et des paroles du chef indien Sitting Bull citées dans un petit opuscule pour la jeunesse : « Quand ils auront coupé le dernier arbre, pollué le dernier ruisseau, pêché le dernier poisson, alors ils s’apercevront que l’argent ne se mange pas ». Tu n’avais pas encore lu Pierre Rhabi et les concepts de réchauffement climatique, de développement durable ou de préservation des richesses n’étaient pas encore formulés. On ne parlait pas encore de gaz de schiste, de pollution aux particules, d’effet de serre, de circulation alternée… Mais la conscience de la beauté des grands espaces s’éveillait. Ce n’était pas nouveau, et, plus d’un siècle plus tôt, déjà,  pour échapper à la pollution des villes, le poète Alfred de Vigny roulait « sa maison du berger ». « La distance et le temps sont vaincus. La science trace autour de la terre un chemin triste et droit. Le monde est rétréci par notre expérience et l'équateur n'est plus qu'un anneau trop étroit ».

             L’Amoco Cadiz qui causerait ta première indignation n’avait pas encore sombré. Tu portais des culottes courtes et, « bon petit diable, la jambe légère et l’œil polisson », tu jouais de la canne à pêche dans une petite rivière de Bourgogne. Un jour, Julien Clerc chante « poissons morts » et tu ne comprends pas tout… Mais ça te plaît, à cause de la musique et des poissons. C’est frais, enlevé, joyeux, comme l’air du temps. « Poissons morts, qui descendez le cours des fleuves, poissons morts… »  Il y avait toujours, là où tu plongeais l’hameçon, des truites et du goujon. Ton grand-père se mettait de la brillantine sur les cheveux ; ça les faisait briller. Il ressemblait aux images colorées des vieux salons de coiffure, à cette époque où les hommes avaient des airs de toréadors ou de chanteurs de rockabilly. Toi, tu n’avais pas droit à la brillantine. Produit réservé aux adultes ! Du haut de l’étagère, ça jetait des reflets verts, des reflets bleus... Mais, sitôt sorti du flacon, le liquide laissait des tâches dans l’eau du lavabo, un peu comme les flaques de pluie dans les stations service… « La graisse de mitrailleuse, n’est pas la brillantine des dieux ».

             « La pollution » s’étendait sournoisement sur la planète, les usines crachaient leurs fumées et leurs produits toxiques dans les rivières, les pétroliers malades vomissaient dans l’océan. Torrey Canyon, « cent vingt milles tonnes de pétrole brut », « Amoco Cadiz » « Vers où court l’humanité ? Mais quel monde allons-nous laisser ? Tant pis pour les côtes bretonnes et quelques oiseaux mazoutés ». « Je suis un pêcheur de Portsall et mes oiseaux crèvent tout sales »…. Tu avais vu l’adaptation au cinéma de « la Planète des Singes » avec Charlton Heston… L’image finale t’épouvantait. Johnny, sur l’air lancinant de la septième de Beethoven, récitait un texte de Philippe Labro : « Qui a couru sur cette plage ? Elle a dû être très belle. Est-ce que son sable était blanc ? Est-ce qu’il y avait des fleurs jaunes dans le creux de chaque dune ?... ça a vraiment existé ? ». Georges Moustaki évoquait au passé un jardin merveilleux : « Il y avait un jardin qui s’appelait la terre »…

Et en 2017, que reste-t-il du jardin et de la rivière ?

             Poissons morts qui descendez cette rivière allez donc dire à mon amour que je me perds en longs discours »…

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29 décembre 2016 4 29 /12 /décembre /2016 18:17

Quelques nouveautés dans cette remise à jour : les projets dans la partie ""en cours de création" (en matière de théâtre et à partir de chansons) et un nouveau clip à partir de Rimbaud : cliquer sur "multimédias" et "Reportage sur les traces de Rimbaud".

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23 décembre 2016 5 23 /12 /décembre /2016 08:37

« Oh mémère, il fait bien froid chez toi ! ».

             Ce n’est pas ta grand-mère mais une toute vieille dame. Recroquevillée, rapetassée, brisée. Une de ces mémères comme il y en avait au milieu du XX° siècle, quand on n’appelait pas encore les grands-mères « mammy »… Cette mémère de la chanson ressemble plutôt à ton arrière grand-mère à qui tu rends visite deux fois par an, au moment des fêtes de Noël et en été. Elle vit au fond d’une maison grise dans un quartier de cheminots. En face du lit et du fauteuil, côte à côte, il y a toujours le bocal avec le poisson rouge et la cage, et le canari jaune. Le canari jaune fait la conversation toute la journée, surtout lorsqu’il y a de la visite.

             Cet hiver est glacé. Difficile de préparer Noël, de mettre du bois dans la huche, d’allumer le fourneau. Tous les matins, vers onze heures, ton arrière grand-mère est assise dans le fauteuil enveloppée d’une grosse couverture. Depuis novembre dernier, elle ne peut plus bouger les jambes. La canne est appuyée contre le fauteuil et lui tend, ironique, une lointaine promesse de déambulation. Mais « le vent fait frémir la maison », il fait trop froid, ses mains sont bleues. Tu es venue lui tenir compagnie, tu ne sais pas bien quoi lui dire, vous écoutez le canari dont tu demandes des nouvelles. Tu lui proposes de faire du feu. « Je rêve de café très très chaud, demain j’irai chercher du bois »

             L’été dernier, quand tu l’as vue, elle était dans son jardin, avec son petit chapeau, assise sur le banc gris à côté de la porte d’entrée, entre le vert de la pelouse et les fragiles anémones. Elle ressemblait un peu à la vieille que chantait Sardou : « elle a des fleurs sur son chapeau, la vieille ».  Une brise légère et parfumée rasait l’herbe et le canari chantait plus fort. On l’entendait de la cuisine. Son chant couvrait celui des moineaux et lui garantissait toujours l’exclusivité.

             Mais en ce moment, c’est le plein hiver dans l’est de la France. « La girouette est figée ». Le poisson rouge aussi. Depuis que tu t’es assis sur le bord du lit, le canari boude dans un coin de cage. « La trop grande horloge fait du bruit, il est tard souffle donc ta bougie ». Rien sur la table, pas de baguette, de café. L’infirmière a fait le ménage, la maison est immobilisée jusqu’à son retour. Après toutes ces années, tu crois encore entendre le glissement monotone des savates sur le carrelage, lorsqu’elle tenait à te faire elle-même du café, « café Grand-mère », moulu « à la machine ». Aujourd’hui, tu repenses à ces paroles de la chanson de Brel… « Les vieux ne bougent plus, leurs gestes ont trop de rides, leur monde est trop petit, du lit à la fenêtre, puis du lit au fauteuil et puis du lit au lit ». Aujourd’hui, ta mémère a froid. Tu as rentré tout le bois que tu as pu et le feu brille en silence dans le fourneau. « Oh mémère, il fait bien froid chez toi ! »

             « Quand à la fin du mois le verglas, ne sera plus qu’un mauvais souvenir, et qu’il me faudra m’enfuir »… En ce lendemain de jour de l’an, tu dois, toi aussi, « t’enfuir », même s’il y a encore, autour de la maison des étrennes, tout ce verglas et tout ce vent. Tu n’es toujours, dans la région, que de passage. Et elle a été longtemps la mère Noël, ta mémère qui t’offrait des oranges et des papillotes. Tu traînes avant de t’en aller. Tu voudrais la faire sourire. Tu embêtes le poisson rouge avec le doigt et tu discutes avec le canari. C’était toujours comme ça qu’elle réussissait à le faire chanter à tue-tête.

             Une bise sur les cheveux blancs. Tu te retournes une dernière fois en franchissant le seuil : « J’espère que les gens d’à côté t’aideront à nourrir ton oiseau et à faire ton jardin »… Le froid est vif, le vent qui s’engouffre. Tu as l’impression de tomber en avant. Une faible voix arrive encore du fond de la pièce, elle profite du canari engourdi, contrarié, ébouriffé sous son mince duvet de plumes jaunes : « referme bien la porte derrière toi… » Tu reviens en arrière, tu lances, comme une guirlande allumée, une dernière promesse vers la pièce sans sapin : « Oh mémère, fais bien attention à toi, oh mémère, je t’écrirai bientôt… »

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21 décembre 2016 3 21 /12 /décembre /2016 06:40

Tout petit, j’aimais les camions.

Ma grand-mère de Lorraine m’en avait offert un qui venait d’Allemagne dans un bel emballage de Noël.

Adolescent, je rêvais des Etats-Unis et des trucks qui traversaient les grandes plaines, roulaient vers l’ouest, toujours vers l’ouest et le soleil.

J’ai regardé « Duel » de Spielberg et le truck m’a fait trembler. Mais c’était du bon cinéma et j’aimais toujours les camions.

En classe, j’ai eu un élève qui voulait être routier, partir aux States ou en Australie et vivre sur la route. Rencontrer « les vrais gens » et les aimer. On discutait bien tous les deux. L’été suivant, j’ai été routard et j’ai dormi dans la cabine d’un camion dans l’Amérique de Jack London et de Kérouac.

Pour ses dix ans, j’ai acheté à mon fils, sur un marché de Noël, un camion en bois. Un camion avec des phares éteints. Il avait des lumières dans les yeux.

Maintenant, je n’aime plus les camions. Lui non plus.

 

 

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19 décembre 2016 1 19 /12 /décembre /2016 16:51

C’était si simple au début. Une légèreté, une fantaisie… « Elle faisait tout bas, lalala… Et c’est comme ça, tout simplement, que nous avons fait cet enfant »... Tu te souviens de cette fois-là et de ces chansons de Julien Clerc et de Nougaro. « Elle voulait un enfant, toi tu n’en voulais pas, mais il lui fut pourtant facile, avec ses arguments d’obtenir un papa… ».  Elle n’avait d’yeux que pour toi, tu croyais que tu étais son dieu, tu trônais sur sa beauté et sur ses grâces avec « ton œil profond d’hidalgo tango, tes joues creusées guérillero… » Et puis « du ventre plat au ventre rond, t’as eu l’espace d’un frisson ». Cette fois, plus de doute, l’évidence absolue, c’était bien là, tu avais franchi le pas, tu l’avais mise « en cloque ».

             Cette chanson de Renaud, tu pourrais toi aussi la chanter, comme les autres, Julien Clerc, Souchon, Lama, tous les papas, les futurs, les anciens, ceux qui sont tout près de le devenir. Elle raconte l’émotion et l’affolement du géniteur, elle annonce le règne du « p’tit bonhomme qu’arrive en décembre » et elle examine de près la petite révolution « autour du paddock »... On dirait tout à coup que celle qui, trois mois plus tôt, ne choisissait ses toilettes que pour te plaire ou rendre jaloux tes invités, désormais ne s’habille que par le ventre. Elle laisse faire les petits bras de quelqu’un d’autre, sourit aux anges, se met à l’écart et s’emmaillote parce qu’elle est « en cloque ».

             Elle parle une autre langue. Elle prend une autre voix. Elle dit que tu la maltraites, que tu ne peux pas imaginer ce qui est en train de se passer en elle et autour d’elle, que tu es un homme, et que tu ne seras jamais en cloque ! Quand « le petit ange » s’est endormi en elle, quand elle échappe à sa douce surveillance, elle a des « idées loufoques ». Elle ne veut surtout pas que tu l’aides, elle se débrouille toute seule. Quitte le fauteuil, s’approche du mur de la chambre, caresse le lit, arrange les punaises et « la photo d’Arthur Rimbaud ». Elle lève les yeux, lisse le poster glacé, murmure des mots : « avec ses cheveux en brosse elle trouve qu’il est beau dans la chambre du gosse ». Toi, tu ne connaissais pas Arthur Rimbaud. Tu as l’impression que lui aussi, elle l’a sorti de son ventre.

             Elle dit que tu ne fais pas grand-chose pour le petit, mais que tu es gentil. Tes regards hidalgos qui la faisaient craquer, tes mots doux pour la consoler, « c’est comme si tu pissais dans un violoncelle ». Elle dort tout le temps. Elle se réveille comme en plein jour, elle a des envies « balaises », « va bouffer des fraises » et des cornichons la nuit. Dès que l’œil est ouvert, elle pose ses mains de voyante sur son ventre tendu. Elle prend des airs de druidesse, « c’est oracle, ce que je dis ! » Elle avertit : « c’est Rimbaud qui a écrit cela ! » Et toi pour la contenter, tu cours dans tous les sens, tu fais du feu dans la cheminée à deux heures du matin, tu cuis des œufs au plat, réchauffes des tasses de verveine. Tu lui donnes ta portion de crème au chocolat, tu fais sortir le chat qui ronronne pénard sur tes genoux. « Tu te défonces en huit pour qu’elle manque de rien, ta petite ! »

             Et puis lorsqu’elle est apaisée, tu te rapproches du petit rossignol qui chante, du petit bec qui frappe dans le bois du ventre rond. Tu essayes de lui parler. Tu approches ta bouche et ton oreille pour l’entendre respirer. Tu n’as plus la même bouche, ni les mêmes oreilles qu’avant. Elle non plus. Elle te parle à voix basse. Tu oses des petits compliments, mais tu ne sais plus à qui tu dois les dire. Elle protège le temple avec ses doigts, elle referme la cage où sommeille le veilleur. Elle écoute une voix qui lui vient de quelque part dans la tête ou dans le ventre, elle visionne derrière ses grands cils des tonnes de pellicule qu’elle fait tourner en boucle sur la Super 8 de ses « grands projets pour Bébé ». Tu ne peux pas comprendre ! « Tu t’retrouves tout seul dans ton froc depuis qu’elle est en cloque »

             De la salle obscure, elle émerge parfois. Elle te pose des questions auxquelles tu ne sais pas répondre. Elle décrète que c’est comme si vous étiez trois dans le cinéma. Mais toi, tu n’as rien compris au film. Toi, tu ne vois qu’elle. Que cet œil absent, qui roule entre deux mondes. Elle te caresse les cheveux, elle croit qu’elle te console : « patience, bientôt tu verras », et puis « elle fait tout bas, lalala ».

Couple, Julien Clerc, Renaud

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17 décembre 2016 6 17 /12 /décembre /2016 08:28

J’ai couru le marathon avec Arthur Rimbaud.

C’était l’aube, rien ne bougeait au front des palais. Les camps de coureurs ne quittaient pas la route et le pavé résonnait, frissonnait des pas pressés et des ailes des maillots. Ils couraient tous autour de nous, dans la buée des haleines tièdes. La première entreprise fut de lâcher le peloton. Le poète sprinter était devant moi et me dit son nom. « Arthur Rimbaud ! »

Pour tâcher de le suivre, je m’échevelais et j’écartais les bras.

Rien à faire, à la cime argentée, il courait comme un mendiant et je n’en pouvais plus.

Alors, j’ai levé les bras et je l’ai dénoncé au coq (sportif !) : Arthur Rimbaud porte des « semelles de vent ». Disqualifiez-le !

A l’arrivée, il était midi.

Rimbaud, marathon

Rimbaud, marathon

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16 décembre 2016 5 16 /12 /décembre /2016 12:33

Tu te souviens des chansons mélancoliques de Julien Clerc...

En blanc, un décor de neige, un peu celui de « Ivanovitch » ou de « la petite sorcière malade ». En blanc « les deux yeux pâles de la femme boréale », les grands dauphins que chevauche Yann dans la grande mer du Nord. En blanc, le verglas de la « chanson pour mémère » et « le grand lac gelé dans une ville où je passais ». « En blanc, les mariages et les chimères » et blanche « la fée qui rend les filles belles »…

             Certaines des chansons de Julien Clerc ont une coloration de légende nordique. Est-ce l’effet de la voix chaude et tremblante, frileuse (que certains qualifiaient de « chevrotante ») ou de la musique envoutante comme « un attelage, un traineau » ? Les histoires de ces chansons évoquent un peu les contes d’Andersen : « la Reine des Neiges », « la Petite Sirène », « la Petite fille aux allumettes »… « Tu veux quitter l’enfance, ton enfance ne te quitte pas ! » Et tu voudrais encore y croire, « juste comme un enfant, comme un enfant », car hélas, « certains soir, il fait bon d’être un peu noir »

             Blanche Saint-Pétersbourg ma ville, et blancs les petits oiseaux sauvages. Mais blanches aussi les roches de Lampedusa et les ruines d’Alep, blanches les forteresses et l’indifférence, blanches les cités antiques sous les bombes et « blanche la mort qui sort de la bouche du fusil ».

             « Un braconnier me rapporte deux petites bêtes mortes. Elles ont du plomb dans les ailes dans les flancs et la cervelle, leur sang frais tâche la nuit, toute la nuit… »  Tu avances et tu voudrais crier. Tu invoques des cohortes de braconniers de la vie, des nuées de dauphins blancs. Tu invoques tous les « Macumbas, magies blanches et noires à la fois », des fées qui rendraient malades tous les sorciers et leurs balais brisés, des fées qui rendraient les âmes belles,  à bégayer devant son berceau

 

 

 

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9 décembre 2016 5 09 /12 /décembre /2016 12:06

« Je crois que ce mot voyage incognito sauf parmi tous les enfants du Brésil ».

             Tu sais depuis l’enfance que certains mots ont un pouvoir attractif. Tu l’as entendu dire, et puis tu l’as lu dans Marcel Proust : les « noms de pays » sont, dans leur manteau de syllabes, emprunts de magie. Tu prononces Combray, Venise, Quimper, Concarneau, Guérande, Balbec, et aussitôt, tu sens en toi bouger les flots, frémir les voiles, briller les murs. Pour d’autres que Proust, c’est Paname, Rive gauche à Paris, l’Abyssinie, Mississipi River, New-York USA, Californie, Zucayan, Sertao… « C’est un mot tout chaud qui vous colle à la peau, tout juste comme un murmure sur un ruisseau, Sertao. »

             « Oh, imagine le Sertao où résonnent les grelots accrochés sur les chapeaux des Cangaceiros ». Tu écoutes « Sertao » et tu imagines, quand tu seras un peu plus grand, « les chapeaux où résonnent les grelots, les rythmes chauds, la vague, l’eau, les bacchanales du carnaval »Tu es comme les « poètes de sept ans ». Tu t’aides « de journaux illustrés où rouge, tu regardes des Espagnoles rire et des Italiennes ». Tu es un peu « du Sertao » et tu rêves « d'un grand chapeau de Cangaceiros pour t'en aller au plus tôt ; mais tu ne vas jamais bien haut dans la lumière puis vers la terre, reviens bientôt ».

             « Il vivait là-bas depuis quinze ans déjà, ne connaissait rien d’autre du Brésil »… Tu es maintenant adolescent et tu écoutes toujours « Sertao ». « Mais il était du Sertao, comme s’enlise un ruisseau »… Un adolescent ombrageux sous le sombréro, enfermé dans les limites de sa terre et de son ciel, « comme s’envole un oiseau qui ne va jamais bien haut ». Tu écoutes aussi Delpech, Charden, Sardou, Fugain, Claude François, Joe Dassin, Yves Simon, Maxime Leforestier, Lenormand, Peyrac, Ferré, Gainsbourg, Souchon… « Quatorze ans les Gauloises », « c’était nos quinze ans, salut les copains ! », « Yann avait un navire et n’avait pas seize ans… ». A quinze ans, « tu sortais tout droit du Grand Meaulnes avec tes airs d’adolescent ». Tu es toujours « du Sertao » et tu rêves de t’évader, d’aller plus haut, de tout casser et de semer ton big bazar : « Fais comme l’oiseau ». Mais c’est toujours la même chanson : Sertao « ne connaissait rien d'autres du Brésil : ni les rythmes chauds, ni la vague, ni l'eau, pas même les bacchanales du carnaval, carnaval » ! Tu restes dans ta campagne, tu ne pars toujours pas, ni à Rio, ni à San Francisco, ni ailleurs ! « J’ai eu moi aussi dix-sept ans… Moi, on n’me connaissait pas, les autres avaient tous une vespa, l’été ils avaient la villa, l’auto que leur prêtait papa ». Tu passes tous tes étés chez toi, tu habites chez ta grand-mère, derrière le garde-barrière… Tu tournes en rond dans le quartier, tu discutes avec les gars de ta bande, tu grilles une clope, tu fauches une mobylette, tu fonces jusqu’au nouveau lotissement qui dort dans la brume dominicale. « Un mec à frime bourré d’aspirine, mal dans sa peau, just go with my pince à vélo ». Bidon, complètement bidon !

             Tu as vingt ans. Tu continues de rêver, tu veux qu’on t’appelle Venise, James Dean, le fils de Buffalo Bill ou Dupont de Nemours. « L’Amérique, je sais que moi aussi, j’irai un jour ! » Et tes copains se moquent de toi. Eux, ils ont solidement les pieds sur terre, ils décrochent des jobs d’été pour grossir un compte en banque, s’acheter une voiture, financer un appartement. Toi, on ne sait pas qui tu es, on ne sait pas d’où tu viens, tu es né avec la rosée du matin, une rose entre tes mains… Tu aimes les arbres, les fleurs du sentier, les odeurs d’herbe coupée et les semelles de vent. On t’appelle « le Petit Prince ». Tu t’en vas à pied « là-haut sur la colline », « la fleur aux dents ». Tu pars sur les chemins alentours, tu vas, tu viens, tu regardes le soleil qui roule dans le ciel et le soir qui tombe, la lune qui brille et la grosse mappemonde sur ta table de chevet. Tu t’ennuyais bien souvent, de tes roses de tes volcans… Tu ouvres les livres et les cartes, et tu épèles tous ces mots qui te font rêver et qui se déploient, des mots tout chauds, qui vous collent à la peau, tout juste comme un murmure sur un ruisseau…

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2 décembre 2016 5 02 /12 /décembre /2016 12:16

Stonehenge, Carnac ou Callanich… Tu marches auprès des cercles de pierres, les mains serrées dans ce ciré intemporel récupéré dans la vieille grange, juste au-dessus du Solex et de la Simca 1000. Couloir du temps ! C’est l’hiver. « La lande restera la même avec fougères et bruyères ». Les landes d’aujourd’hui sont celles de toujours, celles de Barbey d’Aurevilly, de Chateaubriand, de La Villemarqué ou d’Ossian. Tu lis « l’Ensorcelée », « Pêcheurs d’Islande », « le Barzaz Breiz » et tu écoutes la gwerz de Denez Prigent et « les menhirs » de Julien Clerc, paroles de Maurice Vallet.

             « Quand les femmes attendent pour rien, quand le phare se jette au temps tu apprendras le goût du vent »

Sous le gant, tu serres les deux poings dans tes poches. Il fait froid sur le plateau qui monte jusqu’à la Croix des Veuves. Ricanement du vent et de la pluie qui fouette le roc incliné. « La côte gardera sa rage et le froid crachin son rire ».  Tu erres dans les tempêtes et le temps qui passe et tu dessines autour des sentiers, des vieilles pierres et des dolmens, des espèces de cercles sacrés. Tu reviens toujours dans ces solitudes. Tu te bâtis, parmi les grands rochers, une âme de granit. « Et je t’oublie, et je t’oublie »

             Tu te souviens de ce vers du poète Eugène Guillevic, "Les menhirs de Carnac sont autant de poèmes que le ciel et le vent cherchent à se dédier". Dans le bleu du ciel, au-dessus du sablier de la plage, les nuages déchirent les pierres grises et pâles et font voltiger l’écume du temps. La pluie gratte le sentier où s’enfuit la blanche hermine. « Tu retrouveras les plages, où mer et rochers s’aiment, les triste blockhaus y rêvent, il y fait froid. Et je t’oublie. » Ton cœur, « coquille vide »,  n’est déjà plus qu’un ciel de neige qui retient ses flocons.

              Du lointain de la mer, de Quiberon et de Belle-Ile, arrivent les chevaux du vent et des vagues qui abolissent les pages du calendrier. « Des goémons de nécropole »  chantait Ferré dans « La mémoire et la mer »« Des souvenirs amers, quand je passe et je t’oublie. » Tu es assailli par « cette bave des chevaux ras au ras des rocs qui se consument ». « A l’ombre fraîche des menhirs », les sorcières de Macbeth te tendent des embuscades : « Demain, puis demain, puis demain glisse à petits pas jusqu’à la dernière syllabe du registre du temps… Life is but a walking shadow »… Tu te sens disparaitre, pulvérisé sous les embruns. Tu es encore friable, un petit masque de falaise en craie… « Des jours d’ennui et de temps trop lourds pour une vie de grande absence ».

Tu t’enfonces sous la coquille du ciré, « comme un bernard-l’ermite qui se souvient d’anciens palais ». Ta silhouette sinue, diminue, se tue dans les fougères et les bruyères… Après toi, d’autres promeneurs mélancoliques viendront aussi s’enfoncer dans le sentier.

             Tu retournes vers le port comme un bateau ivre balloté par ces « flots abracadabrantesques ». Le vent arrière te redonne de l’allure, du frisson et du sang dans les veines : « tu t’inventeras des forces, tu t’achèteras des amours, tu t’habitueras aux autres ». Là-bas, sur le quai de Quiberon, de La Trinité, ou de Paimpol, le cycle de la vie recommence. Tu reposes pied à terre, tu sens que tu as faim, que tu as soif. Ta mémoire se recompose. Et tu te souviens d’une autre chanson de Ferré, « En Bretagne y’a toujours la crêperie d’à-côté et un marin qui t’file une bonne crêpe en ciment tellement il y a fourré des tonnes de sentiments ». Et tu rentres en courant dans la première crêperie, tu jettes le vieux ciré sur l’accroche-manteaux en bois brut. Le feu de la cheminée allume l’espace, la serveuse est avenante, elle vient du « Cabaret Vert » ou des « Prisons de Nantes. Tu commandes une bonne bolée de cidre brut et tu l’invites au fest-noz de ton ivresse. « Et je t’oublie, et je t’oublie… »

Julien Clerc, Bretagne

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25 novembre 2016 5 25 /11 /novembre /2016 17:21

La scène pourrait commencer en mer d’Iroise, sur un navire barré par un enfant qui n’aurait pas seize ans et escorté par une bande de grands dauphins blancs. Tu écoutais « Yann et les dauphins » et, dans tes lectures de Stevenson et de Melville, tu voulais, toi aussi, faire partie de l’équipage et rejoindre les fuyards encerclés, les forbans les plus louches et les filles damnées. Tu avais visité cette portion de grand espace entre Molène et l’ile d’Ouessant, entre le Conquet et la ville de Brest, là où, dans ton imagination, vivaient les irréductibles Gaulois, compagnons d’Astérix. Tu écoutais aussi « le bagad de Lann Bihoué », Jean-Michel Caradec, « qu’elle est belle ma Bretagne », « je suis un pêcheur de Porsall » ou Alan Stivell, « tri matelod »… Tous les chants douloureux de la ville d’Ys remontaient du fond de la mer, « dans la grande course au trésor ».

         « Me voici sur la plage armoricaine » ricanait Rimbaud qui ne connaissait pas Ouessant et qui rêvait d’y mener sa « saison en enfer ». « Le cœur en peine vers Ouessant »… Ce bout de Finistère te donnait déjà le frisson, et les paroles du Breton Ernest Renan, cité cet été là dans un journal local de Douarnenez, sonnaient comme un avertissement : « un vent froid, plein de vagues et de tristesse, s'élève et transporte l'âme vers d'autres pensées ; le sommet des arbres se dépouille et se tord ; la bruyère étend au loin sa teinte uniforme ; le granit perce à chaque pas un sol trop maigre pour le revêtir ; une mer presque toujours sombre forme à l'horizon un cercle d'éternels gémissements »

         Pas de réelle plénitude sur ces rivages mais, inexorablement, une vague mélancolie romantique... « Quand femme rêve… toujours l’entraine le goéland, là-bas vers Ouessant ». Quand tu es tombé amoureux d’elle cet été là, tu écoutais Julien Clerc et tu lisais Julien Gracq : Bretagne, « cloître au mur défoncé vers le large à l’oreille d’un profond coquillage en rumeur ». C’était en juin à Ouessant. Rochers, nuages, toile de tente et reflet de soleil couchant… Rayon vert d’un amour d’adolescent. « Qui voit Ouessant voit son sang »… Tu la vois tous les matins et tu l’aimes chaque jour davantage et « elle prend tes je t’aime, tes baisers ». Tourbillonnement de la musique imitant la tension et la spirale d’un envol. « Là-bas, vers Ouessant ». Vertige effaré du goéland, du papillon de nuit ébloui dans la lumière du Phare : « toujours l’entraine le goéland, le cœur en peine vers Ouessant… »

Le sillage des bateaux et le vol des mouettes et des cormorans dans l’espace, c’est l’inscription du temps qui passe. Juillet, août, septembre… L’automne remonte du fond de la mer. Tu ne peux déjà plus rien contre la navette d’Ouessant. Abîmé comme un vieux mât, sur le môle, tu la regardes rêver tandis que le bateau s’en va. Tu ne veux pas la laisser partir, elle est « princesse de Clèves sur un traineau ». « Fort sous la neige », tu t’agrippes à ses ailes, tu tâches de rejoindre le vol de l’albatros. « Indolent compagnon de voyage », tu te voudrais cerf-volant, « docile au vent ». Mais l’histoire est finie. Inutile de chercher à retenir le temps. L’amour s’envole vers Ouessant, parmi l’écume et le flot. « Elle prend ton cœur, tes baisers ». Elle est aussi rude que le bec, « prisonnier d’elle sous un hangar où elle extrait la moelle de tes os, elle boit ton sang comme l’eau ».

             Les liaisons entre Ouessant et le continent vont encore diminuer. Avec l’automne, toutes les chansons éclaboussent. Tu ne peux plus écouter « quand femme rêve »… « L’été ne peut pas être et avoir été. Ta vie n’est plus qu’un terrain vague à vendre, et ton cœur n’est plus qu’un petit tas de cendres »… Elle n’a rien laissé, « elle a tout pris, même les oiseaux dans les arbres » et même les goélands sur le môle !

 

Bretagne; Julien Clerc

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