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Fictions et variétés

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Cheminement du travail, de la réflexion sur un artiste à l'écriture d'une fiction ou d'un ouvrage autobiographique, du bilan d'un voyage à l'écriture d'un récit, d'une fiction ou d'une pièce, de l'écriture d'une pièce à sa mise en scène...Deux sites en relation directe avec ce blog : http://www.atelier-expression-artistique.com (théâtre et mise en scène), http://www.ericbertrand.fr (livres chez Aléas et Ellipses). 

 

 

11 avril 2013 4 11 /04 /avril /2013 04:41

 

 

La folie est-elle au centre de « Cyrano de Bergerac » ? Marginalité ? Schizophrénie ? Paranoïa ? Neurasthénie ? Aux yeux de la plupart des spectateurs, la célèbre pièce de Rostand constitue avant tout un éloge empanaché de l’audace, de la liberté de pensée et de l’indignation... Or, laisser gesticuler et s’enflammer le brillant cadet de Gascogne sur le fond blême d’une clinique, n’est-ce pas risquer de décolorer le nez du trublion et d’introduire, sous le « feutre qui le calfeutre », l’ombre de la sénilité ? Le parti-pris de Dominique Pitoiset ne manque cependant pas de charme et fait un peu basculer les personnages du flamboyant Rostand dans unmilieu aux allures quasi kafkaïennes.

             La scène se joue sur le carrelage d’un asile psychiatrique, d’un hôpital, c’est selon... Les patients ne sont pas forcément fous mais c’est une humanité désoeuvrée, consternée, soupe au lait, qui vaque lamentablement entre un juke-box, une table en formica, un lit à barreaux, un charriot à linge et autres piteux ustensiles (où est donc l’urinoir ?) Parfois un cri, un fou-rire, un jacassement... De Guiche libidineux et mécanique, pince la taille d’une grande fille en chemise de nuit qui s’échappe et monte sur le lit et montre ses cuisses...

             Sous la lumière crue d’une lune de néons pas même « opaline », Cyrano est d’abord avachi dans un grand fauteuil et, la tête bandée (annonce de l’accident à venir au 5° acte) tourne le dos au spectateur. Il subit, comme ses congénères, « les vers du vieux Baro valant moins que zéro », les « tours de souplesse dorsale » des hospitalisés en jogging qui arrivent au pas de gymnastique comme sur un ring, des excités du bocal qui font sauter leur bonnet, roulent les mécaniques ou dégainent le cran d’arrêt pour un oui pour un non ou pour un nez !

             D’humeur bilieuse, le patient du fauteuil ne supporte pas longtemps les provocations et les agaceries des « petits marquis » et il règle la querelle à coups de fer à repasser : « A la fin de l’envoi, je touche » !  « A la fin de l’envoi, je touche » !  Cette nouvelle façon de « laver son linge sale » fait le bonheur de Ragueneau, petit athlète essoufflé et courtaud qui court entre les cordes et alimente de vers ou de pâtisseries l’espace en formica. Et c’est dans cet espace en toc, favorable au contrepoint si cher à Flaubert, qu’a lieu la rencontre si hautement romantique avec la « précieuse Roxane » grâce à qui « une robe est passée dans (sa) vie »...

             Pour séduire une telle femme, Cyrano l’a compris, il faut s’y mettre à deux : « faisons à nous deux un héros de roman ». Le pari est beau, prometteur, dans la lumière bleutée du juke-box, et sur la musique du groupe Queen, il passe un pacte avec Christian dont Roxane est tombée éperdument amoureuse. « We are the champions, my friend ! » ! On aurait presque envie de danser avec le disc-jockey qui choisit ses variations. L’assaut est facile, il sera épistolaire ou ne sera pas...

             Nouvelle trouvaille de Pitoiset... Du fer à repasser à l’étendage, il n’y a qu’un pas, et le linge des lettres est pendu sans essorage sur la scène tout au long des étendages que Cyrano improvise dans toute la largeur de l’espace. Sur la scène, Roxane n’a plus qu’à « décrocher le linge » et à en respirer la fraicheur. La pince à linge est aussi une pince à cœur... Mais les plaisirs rustiques et agrestes n’ont qu’un temps et Roxane n’est pas qu’une enfant de « l’Astrée ». Sous la nuisette, la précieuse est une sensuelle qui réclame son lot de baisers : « ce secret qui prend la bouche pour oreille, cet instant d’infini qui fait un bruit d’abeille... ». A ce moment, la mise en scène délirante atteint l’un de ses sommets. Pas de scène de balcon chez les fous, pas de bras nus dans le feuillage, de paume de main qui tremble dans le jasmin... Roxane a claqué la porte sur « l’éloquence en fuite » de Christian, elle est montée bouder dans sa chambre. Mais un petit écran descend sur la scène, fait oublier le vieux linge et les bassines. L’icône du téléphone clignote à jardin, le visage de Roxane apparaît en gros plan. Skype à la rescousse de Christian...

             Beauté de l’image de la comédienne en gros plan. Toute l’impatience du désir amoureux, l’intimité dévoilée, la rougeur et l’émotion du visage de la femme aimée, peu à peu grisée par les mots... La voix de Cyrano qui relaie la voix de Christian. « Ton nom est dans mon cœur comme dans un grelot »... La communication qui s’interrompt, qui revient... La promesse du baiser qui démasque Roxane, la précipitation de l’amant : « Puisqu’elle est si pressée, il faut que j’en profite »... et la tragique frustration du « passeur » qui se retrouve seul et qui dira plus tard qu’il vient de vivre le moment le plus merveilleux de sa vie : « Pendant que je restais en bas dans l’ombre noire / D’autres montaient cueillir le baiser de la gloire ».

             Agent trouble-fête, ordonnateur solennel, De Guiche a des airs de pitre inquiétant. Dans un étrange accoutrement, c’est lui qui prononce la sentence décisive : les cadets partent à la guerre, finie la bagatelle ! Christian va y perdre la vie : le lit d’hôpital trouve ainsi sa fonction. Le siège d’invalide également. Dans l’impitoyable mise en scène de Pitoiset, l’immaculée Roxane brutalement « frappée » par le poids des ans, enfile sans transition une espèce de corset boudiné à la Mrs Doubtfire. Quinze ans ont passé, et la robe de la nonne qu’elle revêt désormais dissimule mal l’embonpoint de la belle inconsolable. Toujours fidèle à sa bien aimée, Cyrano lui rend visite et, en bon libertin, taquine régulièrement les bonnes sœurs.

             Mais victime d’une agression, il ne peut plus que s’effondrer dans le fameux Fauteuil (figure du Destin ?) Il trouve néanmoins la force (et Philippe Torreton porte brillamment le personnage jusqu’à ses ultimes limites) de défier une dernière fois le monde : « Tous mes vieux ennemis, le Mensonge, les Compromis, les Préjugés, les Lâchetés, la Sottise... » (résonance particulière en ces semaines politiques troubles...)

             Il s’effondre. Lumière bleutée du juke-box... Baschung, « comme un légo »... Retour à la case départ... L’Eternel Retour tragique ? Un sentiment étreint le spectateur... Comme si la pièce allait recommencer à l’infini... Comme si, finalement, le parti-pris de la mise en scène était le suivant : l’histoire de « Cyrano de Bergerac » met en scène des héros décalés, blessés, mortifiés : « J’ai tout raté, même ma mort » se lamente Hercule Savinien Cyrano de Bergerac « qui fut tout et qui fut rien ».

 

             Lessivés par la vie, condamnés à jouer inlassablement le même rôle, à défier des fantômes, à lancer les balles des mêmes mots, à aimer une ombre, dans une vie de toute manière, ratée d’avance ! Sous la lumière des projecteurs, des personnages phalènes et spadassins, enfermés entre les murs d’une blanche clinique neuropsychiatrique...    

              

 

 

 

 

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10 avril 2013 3 10 /04 /avril /2013 04:45

Belle Ile février (91) [1600x1200]

 

Agent trouble-fête, ordonnateur solennel, De Guiche a des airs de pitre inquiétant. Dans un étrange accoutrement, c’est lui qui prononce la sentence décisive : les cadets partent à la guerre, finie la bagatelle ! Christian va y perdre la vie : le lit d’hôpital trouve ainsi sa fonction. Le siège d’invalide également. Dans l’impitoyable mise en scène de Pitoiset, l’immaculée Roxane brutalement « frappée » par le poids des ans, enfile sans transition une espèce de corset boudiné à la Mrs Doubtfire. Quinze ans ont passé, et la robe de la nonne qu’elle revêt désormais dissimule mal l’embonpoint de la belle inconsolable. Toujours fidèle à sa bien aimée, Cyrano lui rend visite et, en bon libertin, taquine régulièrement les bonnes sœurs.

             Mais victime d’une agression, il ne peut plus que s’effondrer dans le fameux Fauteuil (figure du Destin ?) Il trouve néanmoins la force (et Philippe Torreton porte brillamment le personnage jusqu’à ses ultimes limites) de défier une dernière fois le monde : « Tous mes vieux ennemis, le Mensonge, les Compromis, les Préjugés, les Lâchetés, la Sottise... » (résonance particulière en ces semaines politiques troubles...)

             Il s’effondre. Lumière bleutée du juke-box... Baschung, « comme un légo »... Retour à la case départ... L’Eternel Retour tragique ? Un sentiment étreint le spectateur... Comme si la pièce allait recommencer à l’infini... Comme si, finalement, le parti-pris de la mise en scène était le suivant : l’histoire de « Cyrano de Bergerac » met en scène des héros décalés, blessés, mortifiés : « J’ai tout raté, même ma mort » se lamente Hercule Savinien Cyrano de Bergerac « qui fut tout et qui fut rien ».

 

             Lessivés par la vie, condamnés à jouer inlassablement le même rôle, à défier des fantômes, à lancer les balles des mêmes mots, à aimer une ombre, dans une vie de toute manière, ratée d’avance ! Sous la lumière des projecteurs, des personnages phalènes et spadassins, enfermés entre les murs d’une blanche clinique neuropsychiatrique...     

              

 

 

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9 avril 2013 2 09 /04 /avril /2013 04:45

Belle Ile février (99) [1600x1200]

 

Nouvelle trouvaille de Pitoiset... Du fer à repasser à l’étendage, il n’y a qu’un pas, et le linge des lettres est pendu sans essorage sur la scène tout au long des étendages que Cyrano improvise dans toute la largeur de l’espace. Sur la scène, Roxane n’a plus qu’à « décrocher le linge » et à en respirer la fraicheur. La pince à linge est aussi une pince à cœur... Mais les plaisirs rustiques et agrestes n’ont qu’un temps et Roxane n’est pas qu’une enfant de « l’Astrée ». Sous la nuisette, la précieuse est une sensuelle qui réclame son lot de baisers : « ce secret qui prend la bouche pour oreille, cet instant d’infini qui fait un bruit d’abeille... ». A ce moment, la mise en scène délirante atteint l’un de ses sommets. Pas de scène de balcon chez les fous, pas de bras nus dans le feuillage, de paume de main qui tremble dans le jasmin... Roxane a claqué la porte sur « l’éloquence en fuite » de Christian, elle est montée bouder dans sa chambre. Mais un petit écran descend sur la scène, fait oublier le vieux linge et les bassines. L’icône du téléphone clignote à jardin, le visage de Roxane apparaît en gros plan. Skype à la rescousse de Christian...

             Beauté de l’image de la comédienne en gros plan. Toute l’impatience du désir amoureux, l’intimité dévoilée, la rougeur et l’émotion du visage de la femme aimée, peu à peu grisée par les mots... La voix de Cyrano qui relaie la voix de Christian. « Ton nom est dans mon cœur comme dans un grelot »... La communication qui s’interrompt, qui revient... La promesse du baiser qui démasque Roxane, la précipitation de l’amant : « Puisqu’elle est si pressée, il faut que j’en profite »... et la tragique frustration du « passeur » qui se retrouve seul et qui dira plus tard qu’il vient de vivre le moment le plus merveilleux de sa vie : « Pendant que je restais en bas dans l’ombre noire / D’autres montaient cueillir le baiser de la gloire ».

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8 avril 2013 1 08 /04 /avril /2013 04:42

Belle Ile février (97) [1600x1200]

 

Sous la lumière crue d’une lune de néons pas même « opaline », Cyrano est d’abord avachi dans un grand fauteuil et, la tête bandée (annonce de l’accident à venir au 5° acte) tourne le dos au spectateur. Il subit, comme ses congénères, « les vers du vieux Baro valant moins que zéro », les « tours de souplesse dorsale » des hospitalisés en jogging qui arrivent au pas de gymnastique comme sur un ring, des excités du bocal qui font sauter leur bonnet, roulent les mécaniques ou dégainent le cran d’arrêt pour un oui pour un non ou pour un nez !

             D’humeur bilieuse, le patient du fauteuil ne supporte pas longtemps les provocations et les agaceries des « petits marquis » et il règle la querelle à coups de fer à repasser : « A la fin de l’envoi, je touche » !  « A la fin de l’envoi, je touche » !  Cette nouvelle façon de « laver son linge sale » fait le bonheur de Ragueneau, petit athlète essoufflé et courtaud qui court entre les cordes et alimente de vers ou de pâtisseries l’espace en formica. Et c’est dans cet espace en toc, favorable au contrepoint si cher à Flaubert, qu’a lieu la rencontre si hautement romantique avec la « précieuse Roxane » grâce à qui « une robe est passée dans (sa) vie »...

             Pour séduire une telle femme, Cyrano l’a compris, il faut s’y mettre à deux : « faisons à nous deux un héros de roman ». Le pari est beau, prometteur, dans la lumière bleutée du juke-box, et sur la musique du groupe Queen, il passe un pacte avec Christian dont Roxane est tombée éperdument amoureuse. « We are the champions, my friend ! » ! On aurait presque envie de danser avec le disc-jockey qui choisit ses variations. L’assaut est facile, il sera épistolaire ou ne sera pas...

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7 avril 2013 7 07 /04 /avril /2013 04:45

Belle Ile février (94) [1600x1200]

 

La folie est-elle au centre de « Cyrano de Bergerac » ? Marginalité ? Schizophrénie ? Paranoïa ? Neurasthénie ? Aux yeux de la plupart des spectateurs, la célèbre pièce de Rostand constitue avant tout un éloge empanaché de l’audace, de la liberté de pensée et de l’indignation... Or, laisser gesticuler et s’enflammer le brillant cadet de Gascogne sur le fond blême d’une clinique, n’est-ce pas risquer de décolorer le nez du trublion et d’introduire, sous le « feutre qui le calfeutre », l’ombre de la sénilité ? Le parti-pris de Dominique Pitoiset ne manque cependant pas de charme et fait un peu basculer les personnages du flamboyant Rostand dans un milieu aux allures quasi kafkaïennes.

             La scène se joue sur le carrelage d’un asile psychiatrique, d’un hôpital, c’est selon... Les patients ne sont pas forcément fous mais c’est une humanité désoeuvrée, consternée, soupe au lait, qui vaque lamentablement entre un juke-box, une table en formica, un lit à barreaux, un charriot à linge et autres piteux ustensiles (où est donc l’urinoir ?) Parfois un cri, un fou-rire, un jacassement... De Guiche libidineux et mécanique, pince la taille d’une grande fille en chemise de nuit qui s’échappe et monte sur le lit et montre ses cuisses...

 

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5 avril 2013 5 05 /04 /avril /2013 04:45

 

 

On n’est pas chez Marivaux... Le jeu ne dévoile pas les secrets du cœur. Mirandoline se plaît simplement à déployer le large éventail de ses charmes, à se « mirer » dans les miroirs de sa locanda. Elle y prend certes plaisir, mais cela ne va pas au-delà du divertissement. Bonne hôtesse, elle commence par « accrocher l’attention de l’homme à abattre » d’abord par la qualité du linge qu’elle prend elle-même le soin de laver. Puis, cordon bleu à ses heures, elle mitonne un bon petit plat en sauce dont le Chevalier se régale, enfin elle accompagne le déjeuner de saillies spirituelles, signes d’intelligence et surtout de bon sens. Le Chevalier n’est pas si coriace qu’il en a l’air, et, en l’espace de deux rencontres, il tombe à ses genoux. La belle n’a plus alors qu’à abandonner la partie et à savourer l’ampleur de la victoire.

Mais elle a déclenché la sauvagerie dans son auberge. Comme une meute de loups, les mâles frustrés hurlent dans les murs de la locanda et mettent la réputation de la « locandiera » en danger. Dans la mise en scène de Jean-Marc Paquien, le chevalier déçu est tonitruant et le marquis, particulièrement veule et venteux, ne cesse de souffler le chaud et le froid et de courir dans tous les sens pour sauver sa peau.

Cette fois, Mirandoline comprend que la récréation est terminée et qu’elle doit définitivement rentrer dans le rang en épousant l’homme qui va jouer le rôle du mari, du gardien, du mirador de la prison dorée. 

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22 mars 2013 5 22 /03 /mars /2013 05:45

 

 

 

 

Prologue

 

Jack Kérouac (le récitant) est installé devant sa vieille Remington. Il a mis un disque, s’est allumé une pipe. (Dylan, « Blowing in the wind ») Fond claquettes. Entraîné par le rythme, il se met à taper avec un doigt, puis deux, sur sa machine.

 

Jack (récitant) : Ta... Ta... Ta... Ta... Ta... Ta... Jack... Jack... Jack... Jackpot... Back... Back Jack ! Flashback… Parle vieille machine, parle ! Secoue-toi les tripes… Longue route du manuscrit, ligne blanche des mots, ramène-moi dans la patrie de Marcel Proust, d’Arthur Rimbaud et de mon lointain ancêtre, Lebris de Kéroack, tout là-bas dans le Far Ouest, en terre d’Armorique.

 

(Jack s’est mis en arrière-fond. Les autres comédiens se mettent en place pour figurer ce qui est une salle de classe. Le spectateur assiste au spectacle du souvenir)

 

Récitant : Ça faisait déjà longtemps que ça n’allait pas dans ma tête. J’ai quand même fini par craquer pendant le cours de la prof d’histoire, la vieille Madame Spencer. J’ai bien cru, ce jour-là, que j’allais la jeter par la fenêtre...

 

photo-26

 

 

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13 mars 2012 2 13 /03 /mars /2012 05:53

Bretagne2012 (40) [1600x1200]

Fin de la pièce. Avant le salut. Tous les comédiens sont sur scène. Tous, ou presque. Dans la mise en scène d’Eric Lacascade, la dernière image ressemble un peu à une photo qu’on va ranger dans un album familial à la page des bons souvenirs. Ils sont venus, ils sont tous là, ils se tiennent proches les uns des autres, la mamma (intraitable Mme Pernelle), le père, la mère, l’oncle, le fils, la fille, le futur gendre, la servante, ils sourient au photographe, Orgon en l’occurrence... qui s’empresse de rejoindre le cadre avant le déclanchement : cheese ! Cheese, parce que Tartuffe n’est pas sur la photo... envolé l’oiseau ! Plumé juste à temps par les soins de la justice du Prince, le Prince à qui, soit dit en passant, on a « lissé les plumes ». Molière savait ménager ses soutiens.

               Ouf, ils ont raison de sourire car ils ont eu chaud ...  Par obstination et légèreté, le fanatique Orgon s’était en effet mis en tête de récompenser le « pauvre homme » en lui accordant la main de sa fille et en le désignant comme unique héritier de ses biens. Et à l’acte 5, le « pied-plat » a si bien manœuvré qu’il a mis « son bienfaiteur » à genoux, au propre comme au figuré ! Flash back sur cette folle aventure...

 

                Quand commence la pièce, une grande agitation règne dans la maison d’Orgon que Mme Pernelle désigne comme « la tour de Babylone » avec « ces carrosses sans cesse à la porte plantés » et  sa bru « vêtue ainsi qu’une princesse » : elle lui oppose le souvenir raisonnable de la défunte épouse de son fils qui a fait l’erreur de se remarier. Rebecca de Winter dans le manoir d’Orgon ! Dans la mise en scène d’Eric Lacascade, Orgon a des allures de gamin incontrôlable : il rappelle Louis de Funès ou Buster Keaton. Nerveux, imprévisible, violent, il n’en fait qu’à sa tête et la multiplication de ses pas électrise les planches. Le décor surprend, c’est une sorte de maison de poupée branlante, ce qui a pour effet de confiner l’espace domestique. On accède à l’étage par le biais d’un escalier roulant que poussent les personnages. Orgon prend son bain dans l’une des pièces du haut à son retour de voyage. De sa baignoire, il devise et, à la scène 5 de l’acte 1, met la tête sous l’eau à son beau frère Cléante, pour le châtier d’oser mal parler de Tartuffe.  

               A côté de la salle de bain, une série de portes qui s’ouvrent et qui se ferment. Chambres, bureaux, boudoirs, balcon, portes à double fond ? Le diable est dans la boite... quelque part au fond des corridors... car ce Tartuffe, dont on parle beaucoup jusqu’au troisième acte, ne montre pas facilement le bout de sa bure. Sournoisement, il se recueille, attend son heure pour « tartuffier » les gens et s’emparer enfin du pouvoir... En bas, en fond de scène, derrière un fin rideau de gaze, trône un petit autel sur lequel clignotent des bougies. L’ambiance est à la repentance ou à la machination.

                Depuis quelque temps, un air de « débauche » et de libertinage s’est infiltré dans la maison « et c’est tout simplement la cour du Roi Pétaut » déplore Mme Pernelle, appuyée par son fils qui lui court dans les jupes et fait peser le rideau de la bigoterie. Il faut décidément y remettre de l’ordre, régler les consciences selon la norme morale et religieuse, et c’est tout justement l’office du maitre de conscience, « Mr Tartuffe ». Cet austère dévot qu’on dirait sorti tout droit des réseaux de l’opus dei d’un roman de Dan Brown, fait si bien pénitence en maniant sa « haire » et sa « discipline » qu’il saura bien aussi redresser les conduites.

               Madame est une épouse un peu volage, une Célimène dont il faut contrôler les visites et étouffer la coquetterie... Cela tombe bien, la servante Dorine, fine mouche, a flairé en Tartuffe le mâle « bien tendre à la tentation ». Puisque « la chair sur ses sens fait grande impression » le sein qu’il « ne saurait voir » est sans doute de la même étoffe que l’habit d’Elmire. Et le mufle ne pourra évidemment pas s’empêcher de venir « tâter le tissu »... La ligue anti-Tartuffe avait déjà jugé suspects son goût du vin, de la viande et de la sieste, mais n’avait pas encore levé le drap sur son goût de la luxure. Telle est l’hypothèse de l’inspecteur Dorine, experte en affaire de moeurs ! Comme dans un film de Bertrand Tavernier, Elmire, qu’on imagine assez bien sous la chair de Marie Gillain, devient « un appât ».

              Une première fois victime des avances de Tartuffe, elle l’a d’abord repoussé. Mais elle comprend elle aussi qu’elle a touché au point névralgique du personnage. Alors, très adroitement, elle y revient. Ne serait-ce d’abord que pour annuler l’odieux mariage prévu avec sa fille... Comment faire ? Le vieux lion naguère éconduit se méfie... La mise en scène de Lacascade exploite astucieusement le langage du corps qu’autorise le texte à cet endroit de la pièce (acte 4, scène 5). « On a des secrets à vous y révéler »... Daria Lippi, comédienne au charmant accent italien, ne ménage pas les moyens... Elle dégrafe son soutien-gorge, retrousse sa jupe, défait son chignon, ébouriffe sa chevelure. Sous « l’étoffe moelleuse de la robe et le velours de la voix, elle sort les griffes, elle devient femme fauve.

           Alors la bête se déchaîne. Orgon, stoïque, abruti, transparent, reste installé sous la table, table ronde qui devient un ring sur laquelle saute la furie de l’Amour. Va-t-il enfin admettre ses erreurs et reconnaitre l’imposteur ? Va-t-il enfin sortir de sa cachette et libérer sa jeune épouse de l’étreinte animale du fringant défroqué ? Tous les beaux discours de vertu, les prétextes célestes et les appels à Dieu sont jetés en boule sous la table, la table divan, la table clic clac, qui s’est mise à tourner dans tous les sens. C’est le sommet de la pièce. Les trépidations de la folie et les abois du criminel assoiffé de vengeance... Orgon ne sort pas vainqueur de l’embuscade : il s’égare, comprend brutalement qu’il a tout perdu, que les choses lui échappent et que plus rien ne peut désormais arrêter la fureur du scélérat. Il tourbillonne dans l’escalier, va, vient, monte et descend, menace de se pendre d’en haut du balcon. Personne ne sort plus de cette maison dont les portes se sont fermées. Ils n’y a plus qu’à attendre la détonation finale.

             Le diable a pris le contrôle. Il sait tout de chacun. Dans son grand habit noir, crâne chauve, épaules carrées, souvent de dos, Eric Lacascade dans le rôle de Tartuffe a des airs de Méphistophélès. Les petites lumières rouges de sa chapelle s’insinuent dans l’espace comme les flammes de l’enfer. Avant Lacascade, Ariane Mnouchkine avait insisté sur les dangers de toute forme d’intégrisme. Tartuffe se sent si impeccable dans son costume rigide qu’il court faire son rapport au roi... Facteur aggravant, il a en effet trouvé chez Orgon des papiers compromettants indiquant que ce dernier a, par amitié, couvert la fuite d’un « criminel d’état ». Tartuffe revient en maitre absolu, flanqué d’un exempt aux airs de toréador, costume blanc, qui portera l’estocade : deus ex macchina ! Ou happy end... On est chez Molière, les choses finissent toujours par s’arranger. Mais on a eu chaud, et derrière la famille recomposée, réunie, heureuse, riant de toutes ses dents, le mari sans doute trompé, la grand-mère détraquée, la fille et son fiancé du moment, la servante qui monte en grade, se tient la grande silhouette du condamné dont le visage, comme sur un gibet, disparait dans un sac.

 

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11 février 2012 6 11 /02 /février /2012 07:09

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            Le diable a pris le contrôle. Il sait tout de chacun. Dans son grand habit noir, crâne chauve, épaules carrées, souvent de dos, Eric Lacascade dans le rôle de Tartuffe a des airs de Méphistophélès. Les petites lumières rouges de sa chapelle s’insinuent dans l’espace comme les flammes de l’enfer. Avant Lacascade, Ariane Mnouchkine avait insisté sur les dangers de toute forme d’intégrisme. Tartuffe se sent si impeccable dans son costume rigide qu’il court faire son rapport au roi...

             Facteur aggravant, il a en effet trouvé chez Orgon des papiers compromettants indiquant que ce dernier a, par amitié, couvert la fuite d’un « criminel d’état ». Tartuffe revient en maitre absolu, flanqué d’un exempt aux airs de toréador, costume blanc, qui portera l’estocade : deus ex macchina ! Ou happy end... On est chez Molière, les choses finissent toujours par s’arranger. Mais on a eu chaud, et derrière la famille recomposée, réunie, heureuse, riant de toutes ses dents, le mari sans doute trompé, la grand-mère détraquée, la fille et son fiancé du moment, la servante qui monte en grade, se tient la grande silhouette du condamné dont le visage, comme sur un gibet, disparait dans un sac.

 

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10 février 2012 5 10 /02 /février /2012 06:18

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        Une première fois victime des avances de Tartuffe, elle l’a d’abord repoussé. Mais elle comprend elle aussi qu’elle a touché au point névralgique du personnage. Alors, très adroitement, elle y revient. Ne serait-ce d’abord que pour annuler l’odieux mariage prévu avec sa fille... Comment faire ? Le vieux lion naguère éconduit se méfie... La mise en scène de Lacascade exploite astucieusement le langage du corps qu’autorise le texte à cet endroit de la pièce (acte 4, scène 5). « On a des secrets à vous y révéler »... Daria Lippi, comédienne au charmant accent italien, ne ménage pas les moyens... Elle dégrafe son soutien-gorge, retrousse sa jupe, défait son chignon, ébouriffe sa chevelure. Sous « l’étoffe moelleuse de la robe et le velours de la voix, elle sort les griffes, elle devient femme fauve.

           Alors la bête se déchaîne. Orgon, stoïque, abruti, transparent, reste installé sous la table, table ronde qui devient un ring sur laquelle saute la furie de l’Amour. Va-t-il enfin admettre ses erreurs et reconnaitre l’imposteur ? Va-t-il enfin sortir de sa cachette et libérer sa jeune épouse de l’étreinte animale du fringant défroqué ? Tous les beaux discours de vertu, les prétextes célestes et les appels à Dieu sont jetés en boule sous la table, la table divan, la table clic clac, qui s’est mise à tourner dans tous les sens. C’est le sommet de la pièce. Les trépidations de la folie et les abois du criminel assoiffé de vengeance... Orgon ne sort pas vainqueur de l’embuscade : il s’égare, comprend brutalement qu’il a tout perdu, que les choses lui échappent et que plus rien ne peut désormais arrêter la fureur du scélérat. Il tourbillonne dans l’escalier, va, vient, monte et descend, menace de se pendre d’en haut du balcon. Personne ne sort plus de cette maison dont les portes se sont fermées. Ils n’y a plus qu’à attendre la détonation finale.

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